L’Europe dévoile un plan “historique” pour décarboner l’économie

La Commission européenne a présenté son grand chantier environnemental : douze textes pour accélérer la transition verte de l'Union européenne et atteindre ses objectifs de réduction d'émissions de gaz à effet de serre. Ces mesures feront l’objet pendant au moins un an de discussions entre eurodéputés et États membres. Rien ne sera facile... Commentaires.

 

La Commission européenne a proposé de taxer progressivement le kérosène pour les vols à l'intérieur de l'UE en vue de réduire les émissions du secteur

 

Fin des voitures à essence, taxe kérosène dans l’aérien, taxation des importations, réforme du marché du carbone : Bruxelles a dévoilé mercredi 14 juillet un « big bang » législatif pour atteindre les objectifs climatiques de l’Union européenne. Baptisé "Fit-for-55" il contient 12 propositions de textes, allant de la révision de certaines directives à la mise en place de nouveaux outils, une panoplie de mesures très techniques.

 

« L’Europe est le tout premier continent à présenter une architecture verte complète : nous avons l’objectif, et désormais la feuille de route pour l’atteindre », a déclaré Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, lors de la conférence de presse.

 

Les douze textes dévoilés par l’exécutif européen feront certainement l’objet, pendant au moins un an, d’âpres discussions entre eurodéputés et États membres.

 

« LA COMMISSION DOIT PROUVER QUE SON PLAN MÈNE À UNE TRANSITION ÉQUITABLE ET SOLIDAIRE »

 

Si les conséquences sociales de certaines propositions peuvent laisser dubitatif - faisant ressurgir entre autres le spectre du mouvement français des « gilets jaunes »- la cheffe de l’exécutif européen s’est attachée à rassurer son auditoire: « Notre plan combine la réduction d’émissions carbone avec des mesures pour préserver la nature et placer l’emploi et l’équité sociale au cœur de cette transformation » verte, a affirmé la présidente de la CE.

 

« La Commission doit prouver que son plan mène à une transition équitable et solidaire. […] Si nous échouons à convaincre, la résistance sera massive », a ajouté le vice-président de l’exécutif européen, Frans Timmermans, chargé du Pacte vert.

 

Les Vingt-Sept s’étaient déjà entendus pour réduire de 55 % leurs émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 1990. Hormis l’arrêt de la commercialisation des voitures à essence à partir de 2035, la Commission propose de taxer à partir de 2023 le kérosène pour les vols au sein de l’UE, tout en leur imposant un taux minimal de biocarburants. Le carburant aérien bénéficiait jusqu’ici d’une exemption complète.

 

Une impulsion décisive pour la recharge?

 

Tout comme le secteur aérien, l’industrie automobile européenne a protesté contre le projet européen et réclame une transition moins rapide vers le « zéro émission ». Dans un marché globalement en recul à cause de la pandémie de coronavirus, les ventes de voitures 100% électriques ont toutefois fortement progressé. Entre avril et juin, elles ont représenté 9,3% des nouvelles immatriculations en Europe de l’Ouest, une part multipliée par plus de quatre en deux ans, d’après l’analyste allemand Matthias Schmidt.

 

La filière automobile s’inquiète en particulier d’un manque de bornes de recharge et d’une transformation industrielle qui pourrait provoquer un fort impact social. Le plan climat de la Commission européenne menacerait 150 000 emplois dans le secteur automobile en France, a d’ailleurs estimé le 15 juillet, sur France Info, François Roudier, porte-parole de la Plateforme automobile.

 

Pour ce qui concerne l’équipement et les infrastructures, à la fin de l’an dernier, l’UE comptait environ 260 000 points de recharge publiquement accessibles dont 70% dans trois pays (Allemagne, France, Pays-Bas). Elle en promet 1 million en 2025, puis 3,5 millions en 2030 et 16,3 millions en 2050.

 

« C’est un tournant pour l’industrie automobile et une bonne nouvelle pour les conducteurs », a commenté le directeur exécutif de l’ONG Transport & Environment, William Todts.

 

« LE PRIX DU CO² VA MONTER MÉCANIQUEMENT À UN NIVEAU AYANT UN IMPACT MAJEUR SUR LES MODÈLES ÉCONOMIQUES DES INDUSTRIES »

 

Avec son plan de transition verte, Bruxelles veut également taxer les importations les plus polluantes et dissuader les délocalisations. Mais le pilier principal de cette « architecture », le projet le plus ambitieux, consiste à réformer le système d’échanges de quotas d’émissions (ETS) distribués aux industriels et compagnies aériennes de l’UE pour affronter la concurrence étrangère. Les quotas gratuits diminueraient progressivement entre 2026 et 2036, avant de disparaître complètement.

 

« Les bâtiments accaparent 40 % de la consommation d’énergie, et les émissions du transport routier ne cessent de gonfler, il faut à tout prix inverser la tendance, d’une façon juste et sociale », s’est justifiée Mme von der Leyen. « Nous devons toujours prendre en considération la compétitivité industrielle et éviter les délocalisations », a réagi de son côté le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmaier, tout en saluant « un pas dans la bonne direction ».

 

« Un paquet climat historique »

 

Pour Pascal Canfin, président de la commission Environnement au Parlement européen : « C’est un paquet climat historique. Le prix du CO² va monter mécaniquement, à un niveau ayant un impact majeur sur les modèles économiques des industries » qui auront intérêt à adopter des technologies propres. « Si les revenus espérés - et dont l'usage reste discuté - seront modestes (jusqu'à 14 milliards d'euros annuels), les eurodéputés pourraient "élargir le champ" de ce dispositif inédit dans le monde, et peser pour une application plus rapide », souligne Pascal Canfin.

 

Pour leur part, les ONG (CAN, Greenpeace, Oxfam et WWF) ont dénoncé un plan « pas assez ambitieux » et des objectifs de réduction d’émissions « insuffisants » pour concrétiser l’accord de Paris. « L'UE doit cesser le 'greenwashing' et de soutenir carburants fossiles, transports polluants, élevage industriel et déforestation », a notamment estimé Jorgo Riss, directeur Europe de Greenpeace, pointant des "objectifs insuffisants" selon lui.

 

« L’écologie et l’économie ne doivent pas être opposées, il est crucial de considérer la dimension sociale (…) et de refuser une désindustrialisation rampante de l’UE », a rétorqué l’eurodéputé Manfred Weber.

 

Le plan semble en tout cas cohérent avec le rapport de la Fondation Hulot, publié le 30 juin, pour une « transition juste » dans l’automobile (voir notre article). Cela ne garantit pas pour autant son adoption en l’état.

 

« Rien de ce qui a été présenté ne sera facile, ce sera même sacrément difficile », reconnaît sans ambages Frans Timmermans. Les négociations sont ouvertes, elles pourraient se prolonger un an, voire davantage.

 

Sources :   AFP, leparisien.fr, euractiv.fr, europe1.fr

Par Didier ROUGEYRON, journaliste spécialisé en mobilités durables pour les régions Europe/Asie